Alternance politique au Japon : coloration en rouge pour le Pays du Soleil Levant ?

2009 octobre 27
par taikosama
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Le Péril Rouge version française

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Hatoyama Yukio. Là aussi, le poing est levé, mais la comparaison s'arrête là...

En ces temps sombres, où l’actualité s’ingénie à alimenter en mauvaises nouvelles l’existence des modestes citoyens que nous sommes, le Pays du Soleil Levant nous a fait récemment la faveur d’une jolie éclaircie politique.

Le 30 août dernier, le Japon, pays pourtant peu suspect d’atavisme révolutionnaire, a connu sa première alternance gouvernementale depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Par son succès aux législatives, le Minshuto (parti démocrate) de Hatoyama Yukio a mis un terme au règne multi-décadaire du Jiminto (parti libéral-démocrate, conservateur).

« Basculement à gauche de l’archipel » selon Le Figaro.fr (28 août), « séisme électoral » selon l’Express.fr (29 août), le parti conservateur « balayé » selon Le Point.fr (10 septembre) : à en croire nos « experts » hexagonaux, une tornade rouge se serait presque, ce jour-là, abattue sur l’archipel.

Promesses d’une politique sociale plus redistributive, arrêt du processus de privatisation de la poste, repositionnement stratégique vis-à-vis des Etats-Unis – ceux qui, en France, défendent un programme similaire subissent les foudres vengeresses de nos bonnes âmes néo-libérales, qui sont promptes à déceler derrière la moindre intention progressiste le spectre du stalinisme. Tout ce qui n’est pas conforme à l’orthodoxie du marché est, au mieux, inefficace et, au pire, dangereux.

Quelques passages (croustillants) que l’on peut lire ça et là dans les médias français montrent, d’ailleurs, que le nouveau gouvernement japonais n’est pas épargné par ce type de jugement à l’emporte pièce : un article du Point.fr (17 septembre 2009) explique le plus naturellement du monde que les gains sur le marché boursier japonais ont, ce jour-là, été « freinés » par « les propos du nouveau ministre de la Réglementation bancaire et financière, Shizuka Kamei, considéré comme un partisan de réformes qui ne seraient pas favorables aux marchés ».

Alors, le vrai visage du Minshuto serait-il celui, terrifiant, du brigand tenant un couteau entre ses dents ?

Tout d’abord, il faut rappeler que ce parti est né dans les années 1990 de la fusion vers le centre de plusieurs courants minoritaires issus, soit du parti socialiste, soit de la société civile, soit du Jiminto.  Un peu comme si les « Gracques », ces fonctionnaires de gauche qui s’étaient prononcés en faveur de François Bayrou en 2007, avaient formé leur parti politique… On est loin, tout de même, des Marx, Blanqui et autres Jules Guesde! D’ailleurs, on peut remarquer (malicieusement) que Hatoyama Yukio a commencé sa carrière au Jiminto, parti fondé, entre autres… par son grand-père Hatoyama Ichiro en 1955!!

Les premières mesures du nouveau gouvernement montrent, de toute façon, que la « révolution » n’est pas trop dure, pour l’instant, et que l’on est encore loin de la politique de la « table rase ». Le Minshuto avait annoncé son intention, fort louable, de réformer l’organisation des conférences de presse ministérielles, jusqu’àlors réservées aux journalistes des kisha clubs, sortes de groupements chapeautés par les principaux organes de presse (Asahi Shinbun, Mainichi Shinbun, etc.). En permettant à des journalistes indépendants d’y participer, le gouvernement a, indéniablement, troublé (quelques instants) le bon vieux système politico-médiatique japonais.

Les grands journaux nippons peuvent, toutefois, continuer à dormir sur leurs deux oreilles car, non seulement les kisha clubs n’ont pas été dissous, mais, récemment, le Ministre des affaires étrangères a reconnu qu’il avait autorisé ses services à entrer en contact avec des journalistes officiels pour leur communiquer des informations « off » (aujourdhuilejapon.com – 12 octobre). Bref, la véritable ilustration d’un changement dans la continuité!

Pour autant, ne cédons pas à la tentation du « blanc bonnet – bonnet blanc ». Le Minshuto sait qu’il joue sa crédibilité auprès des Japonais dans sa capacité à, tout au moins, atténuer les effets dévastateurs de la politique néo-libérale menée par les derniers Premiers ministres issus du Jiminto (dont le controversé Koizumi Junichiro). Par exemple, on ne peut que se féliciter de l’arrêt annoncé du processus de cession au secteur privé de l’ensemble des activités postales. Symboliquement, le président de la poste japonaise, hostile à cette décision, a été démis de ses fonctions le 21 octobre dernier par le fameux Kamei Shizuka (précité).

Arrêtons-nous un instant sur ce personnage quelque peu hors normes. M. Kamei, 72 ans, est, tout de même, un ancien policier antiterroriste qui s’est illustré, dans les années 70, par sa participation à la lutte contre la Nihon Sekigun (armée rouge japonaise). Aujourd’hui, il se dit admirateur de la révolution cubaine et se dit décidé à « reconstruire le Japon, qui a été ruiné par les fondamentalistes du maché ». Allez-voir son site Web personnel (eh oui, il en a un!), où, après avoir accueillli les visiteurs par une chanson folklorique, il les invite à le suivre sur la voie d’un nouveau Japon, plus proche du « bonheur des gens ». C’est kitschissime et Kamei-san ne pourra vraisemblablement jamais prétendre rivaliser avec Pavarotti, mais, finalement, il en apparaît d’autant plus sympathique : Site de Kamei Shizuka.

La désignation de cet homme au caractère bien trempé à un poste ministériel stratégique montre, en tout cas, que Hatoyama Yukio entend, au moins, mener à bien certaines des mesures annoncées et, ainsi, allouer au Minshuto une « marque de fabrique » propre à assurer sa pérennité face au redoutable Jiminto. En cela, il mérite, pour l’instant, la popularité dont il jouit actuellement auprès de l’opinion publique japonaise et, en définitive, la considération bienveillante des progressistes nippophiles installés sur le territoire français (dont je suis).

Vers un remake grandeur nature de la « Folie des Grandeurs » ?

2009 septembre 26
par taikosama

Ubu Roi : la réalité dépasse parfois la fiction...

Ubu Roi : la réalité dépasse parfois la fiction...

La Folie des Grandeurs (Gérard Oury – 1971) figure incontestablement parmi les grands classiques de la comédie populaire française. Depuis plus de 30 ans, nos chaînes de divertissement télévisuel ont permis à plusieurs gérérations de nos concitoyens de découvrir – ou de redécouvrir – avec plaisir ce pastiche fort réussi du Ruy Blas de Victor Hugo. Qui, à l’exception des vrais ronchons, pourrait dire honnêtement qu’il n’a jamais esquissé le moindre sourire devant les aventures rocambolesques du couple invraisemblable formé par De Funès (Don Salluste) et Montand (Blaze) ?

L’une des scènes les plus inoubliables reste celle du réveil du maître (Salluste) par son valet (Blaze) : Monseignor, il est l’or de réveiller… Comment ne pas se tordre de rire devant le spectacle de ce seigneur tyrannique, allant jusqu’à obliger son domestique à marcher les jambes arquées pour abaisser sa taille au niveau de la sienne ? « Vous êtes mon valet, vous êtes trop grand! Alors, allez, nggh… Il faut que je vois [votre crâne], moi« . Une scène tellement caricaturale qu’elle en deviendrait irréelle…

Ou presque irréelle ?

Jeudi 3 septembre 2009 : une visite présidentielle dans l’Orne, plus précisément à l’intérieur d’une usine de fabrication d’équipements automobiles (Faurecia). Un déplacement destiné à orchestrer la rentrée médiatique d’un gouvernement soucieux de faire croire qu’il protège des salariés durement touchés par la crise économique.

Sans la présence de journalistes extérieurs à notre belle démocratie (en l’occurrence, issus de la RTBF belge), rien n’aurait probablement filtré sur le degré de mise en scène de l’événement – le passage le plus cocasse étant celui où l’on apprend incidemment que les salariés auraient été sélectionnés sur un critère de taille!!

Je vous laisse regarder l’extrait, qui se passe de commentaires : Article du Post

Pas de doute, tout est prêt pour un second opus grandeur nature de la Folie des Grandeurs! Sauf que, cette fois, la France contemporaine se substituera à l’Espagne du 17ème siècle. Les gags en seront d’autant plus réalistes, leur saveur bien plus amère et, surtout, il n’y aura pas de certitude que la fin du film soit tout aussi heureuse et sympathique que dans l’oeuvre de Gérard Oury…

PS :  à l’heure où j’écris ces lignes, les studios de production du film (UMP – United for Me Production) ont déjà tourné une nouvelle scène d’anthologie, cette fois à la tribune de l’Organisation des Nations Unies (23 septembre 2009). Le Don Salluste du premier opus n’a plus qu’à aller se rhabiller! Vidéo 

« Departures » de Takita Yojiro : la mort lui va si bien.

2009 août 31
par taikosama
Un voyage dont on ne revient pas indemne

Un voyage dont on ne revient pas indemne

En cette fin de période estivale, où le soleil invite plus à s’exhiber sur une plage de sable blanc qu’à s’enfermer dans les salles obscures, il pourrait sembler incongru de recommander au vaillant lecteur de ce blog d’aller au cinéma – pour voir, au demeurant, un film sorti il y a plus de deux mois. Et pourtant, il en vaut la peine, l’animal!

« Okuribito« , qui signifie littéralement « ceux qui envoient » (nuance imparfaitement retranscrite dans le terme anglais « Departures« ), relate la quête initiatique d’un jeune violoncelliste (Kobayashi Daigo) confronté malgré lui au métier d’embaumeur de morts (nokanshi). Mis prématurément au chômage à Tokyo, Daigo revient dans sa région d’origine (préfecture de Yamagata, au nord de Honshu) et se met à la recherche d’un nouvel emploi. Attiré par une offre alléchante émanant d’une entreprise d’aide aux « départs », il se rend dans ce qu’il croit être une agence de voyages et découvre, avec effroi, que le travail proposé consiste à laver et habiller les cadavres pour leur mise en bière.

A la lecture d’une telle histoire, on pourrait penser que Departures n’a vocation à intéresser que les Japan addict en manque de cinéma nippon ou les esprits morbides excités par la vue d’un cadavre. Le film n’en est pas moins une oeuvre universelle, qui aborde, au-delà du décor japonais, le thème de la mort de manière douce et subtile.

Avec Okuribito, on est bien loin de l’héroïsme ou du voyeurisme tapageur que l’on trouve (malheusement) trop souvent dans les grosses productions américaines. Ici, la mort est vécue comme un moment privilégié (mais non extraordinaire) où la famille et les proches peuvent apprécier à sa juste valeur la place qu’occupait le défunt dans la communauté. Qu’elle ait été appréciée ou détestée, célèbre ou anonyme, la personne décédée ressurgit telle qu’elle est au sein de la famille. L’exemple du jeune travesti, dont la cérémonie d’embaumement a lieu au début du film, rappelle le caractère éminemment social des funérailles. Par sa mort, cette personne force ses parents à aborder de manière frontale la question de son identité – à laquelle ils avaient manifestement toujours refusé de répondre.

Pour les familles, confrontées de manière brutale à la disparition d’un de leurs membres, il est souvent difficile de franchir cette étape. En ce sens, le soutien, même minime, apporté par un accompagnateur extérieur au groupe (le nokanshi), est essentiel. C’est ce que finissent par comprendre le jeune Daigo et ses proches au terme de leurs expériences respectives. Ce métier, considéré comme « dégoûtant » dans un pays obsédé par l’idée de pureté, prend alors toute sa dimension humaine.

Au fur et à mesure du déroulement du film, la mort finit par perdre ses éléments anxiogènes pour devenir ce qu’elle est, au-delà de toute croyance religieuse : l’aboutissement d’une vie d’efforts, de joies et de contrariétés. Lorsque la mère du meilleur ami de Daigo (Tsuyako) meurt à son tour, son compagnon lui adresse, en guise d’épitaphe, un « otsukaresama deshita« , formule normalement utilisée pour saluer le travail de quelqu’un à la fin de la journée. En ces quelques mots, tout est dit : affection pour le défunt, respect de ce qu’il fut, tristesse de le voir partir. C’est, sans doute, cette simplicité extrême qui donne à Okuribito toute sa charge émotive.

L’ensemble est, tout naturellement, servi par un jeu d’acteurs de très bonne facture – d’autant plus étonnant quand on sait que les personnages principaux sont joués par d’anciennes idols pour adolescents. La femme de Daigo, par exemple (Hirosue Ryoko), je suis sûr que sa tête vous dit quelque chose. Si je vous dis Wasabi, le nanar monumental de Gérard Krawczyk (ne mentez pas, je vois à votre face rougissante que vous l’avez vu également) – eh bien, la petite peste japonaise qui joue dans ce film la fille de Jean Réno, c’est elle que l’on retrouve dans Okuribito!! Complet changement de décor, cette fois, et c’est tant mieux…

Un défaut, peut-être ? Si la musique qui imprègne le film, composée par Hisaishi Joe (le compositeur de Kitano Takeshi et de Miyazaki Hayao), apporte sa touche de sensibilité à l’édifice, elle donne parfois l’impression que l’histoire peut, d’un coup, basculer dans le mélodrame - ce qui, de toute évidence, lui aurait fait perdre un peu de son originalité. Heureusement, à l’exception de la stupéfiante scène où Daigo se met à jouer du violoncelle sur un talus surélevé près de la rivière, l’équilibre du film est respecté et la mélodie parvient à faire vibrer chez le spectateur cette petite corde émotionnelle que beaucoup d’entre nous dissimulons trop souvent en société.

A celles et ceux qui ont la chance de disposer près de chez eux d’un cinéma qui ne se contente pas d’afficher G.I Joe ou L’attaque du métro 123, je ne peux que recommander de tenter l’expérience Departures (il est encore à l’affiche dans certaines salles). Pour les autres, il ne reste plus qu’à attendre la sortie du DVD – mais on peut faire confiance à l’esprit mercantile de notre époque pour tirer rapidement profit de cette petite perle venue d’extrême-orient…

 

Missiles solaires

2009 août 20
par ecritsurduvent

SunLogo 

 Paris-tropiques. Quasi catatonie, ralentissement des fonctions vitales, cortex gourd. Aussi, post paresseux, en forme de play-list ad hoc à la plus grande gloire d’Aton et de Celsius.

1-Martha & the Vandellas « Heat Wave »

2-The Balloon Farm « A Question Of Temperature »

3-Grandaddy « Summer Here Kids »

4-The Rivieras « California Sun »

5-Harry Belafonte « Island In The Sun »

6- Grateful Dead « Here Comes Sunshine »

N.B.: Ce billet tient de l’oeuf et des Evangiles. Entendez par là qu’il est appelé à éclore comme l’un, à se multiplier comme les petits pains de l’autre. Oeuf cosmique au demeurant : sa descendance est rêvée universelle, embrassant outre musique, livres, films, toiles et autres.

« Kokoro », de Lafcadio Hearn (1896) : impressions d’un Occidental touché au coeur par « le génie de la civilisation japonaise ».

2009 juillet 20
par taikosama

51tUFMcBmeL._SL500_AA240_En ce début de 21ème siècle, le Japon est indéniablement tendance. Les représentations traditionnelles du Nippon, autrefois limitées à l’effroyable rictus de Mitsuhirato, ennemi de Tintin dans le Lotus Bleu ou à la figure terrible du colonel Saito du Pont de la rivière Kwai, se sont estompées au profit de celles, autrement plus sympathiques, des auteurs de mangas et des silhouettes stupéfiantes des chanteurs de J-Pop.

La culture japonaise séduit, intrigue, interpelle de plus en plus de jeunes Français – y compris au-delà du seul manga. Et pourtant, parmi les cohortes de nippophiles qui hantent les écoles de japonais, les innombrables marchands de sushis et les librairies spécialisées, qui se souvient encore du nom de Lafcadio Hearn ?

Cet homme, irlandais par son père et grec par sa mère, n’en fut pas moins l’un des premiers, à la fin du 19ème siècle, à s’enthousiasmer pour ce pays de tous les extrêmes, allant jusqu’à endosser la nationalité de son pays d’adoption et prendre, par la même occasion, le nom japonais de Koizumi Yakumo. Kokoro (le « coeur des choses » en japonais) est l’un des nombreux ouvrages par lesquels cet auteur prolifique a exprimé son amour pour la culture japonaise.

Car il s’agit bien là d’amour, au sens le plus noble du terme : le personnage qui se dessine au fur et à mesure des pages est celui d’un être qui se dédie corps et âme à sa nouvelle patrie, usant de rhétorique pour démontrer « le génie de la civilisation japonaise » à une époque où l’Europe, convaincue de sa supériorité, multipliait les aventures coloniales.  Au moment où Hearn écrit Kokoro, le Japon n’a pas encore battu la Russie et est encore contraint d’accueillir en son sein des concessions étrangères, mais cela n’empêche nullement l’auteur de prédire avec force de conviction, quelque 3 ans avant la première révision des traités de commerce « inégaux », le rétablissement de la pleine et entière souveraineté japonaise sur son territoire.

Loin de se réduire à une vulgaire abstraction, le Japon fantasmé de Hearn prend également de multiples formes humaines, issues de légendes locales ou de rencontres fortuites. Il y a d’abord la scène, presque surréaliste, du criminel demandant pardon en public au fils du policier qu’il avait assassiné 4 ans plus tôt ou, encore, la figure, plus touchante, de la chanteuse de rue aveugle obligée de nourrir seule son fils et son mari paralysé.  Toutes ces histoires ont vocation à témoigner de la singularité d’une culture qui, même encore aujourd’hui, valorise l’effacement de soi et l’abnégation au service d’un groupe – cette espèce de « résignation attendrie » tellement bien décrite par Hearn.

Certains récits (La nonne du temple d’Amida, Kimiko) sont fortement marqués par l’empreinte du bouddhisme - religion embrassée par l’auteur lui-même après son installation au Japon. Le lecteur de Kokoro ressent, page après page, l’enthousiasme du converti pour sa nouvelle croyance. L’un des chapitres (L’idée de préexistence) est, d’ailleurs, un argumentaire passionné en faveur de la théorie du karma qui, selon Hearn, sera confortée par les évolutions scientifiques. Cette ardeur prosélyte et quelque peu obsessionnelle pourra lasser le non-initié et constitue, peut-être, l’un des rares talons d’achille de l’ouvrage.

Kokoro n’en demeure pas moins une lecture de référence pour tout japonisant – ne serait-ce que pour les pages, magnifiques, écrites par Hearn en guise de journal à l’occasion de déplacements dans la plaine du Kansai (Hyogo, Kobe, Kyoto) entre avril et juin 1895.  L’auteur fait revivre, en quelques lignes, le Japon de l’ère Meiji, encore traditionnel sur bien des aspects et, pourtant, déjà tourné résolument vers le XXème siècle.  Que ce soit pour inaugurer le nouveau temple Higashi Honganji à Kyoto ou célébrer le retour triomphal des navires qui se sont confrontés avec succès à la flotte chinoise lors de la guerre de 1894-1895, la foule témoigne d’une même ardeur qui frappe Hearn, observateur fasciné d’un peuple capable de se développer très vite tout en gardant des fondations culturelles solides.

Ce journal de voyage se termine par une description quelque peu désenchantée du défilé des troupes qui reviennent du théâtre des opérations militaires contre la Chine (Après la guerre).  Une atmosphère lourde de menaces semble planer autour de ces jeunes hommes qui ont connu l’horreur de la guerre. 42 ans avant l’entrée de l’Empire dans le conflit mondial, le Japon paraît déjà sous l’emprise du militarisme qui scèllera son destin. A tel point que, sous certains aspects, le chapitre pourrait parfaitement s’intituler Avant la guerre

Touché au « coeur »… Comment pourrait-on rester insensible à ce quelques lignes qui, selon moi, témoignent de tout le respect qu’Hearn éprouve pour cette culture si particulière :

« J’eus longtemps à mon service un domestique qui me paraissait l’homme le plus heureux du monde. Toujours gai et souriant quand on lui adressait la parole, toujours joyeux au travail, il semblait ignorant des mille tracas de lavie quotidienne. Un jour que je l’observais à la dérobée, alors qu’il se croyait seul, sa physionomie, relâchée, me bouleversa. Ce n’était plus celle que je lui connaissais. Des lignes durcies par la soufrance et la hargne métamorphosaient ses traits et le faisaient paraître de 20 ans plus âgé. Je toussai légèrement pour l’avertir de ma présence. Instantanément, son expression changea, s’adouçit, s’éclairant comme par miracle d’un reflet de jeunesse. Miracle, en effet, d’une inébranlable maîtrise de soi à des fins altruistes. » (Kokoro – p 47-48).

Lafcadio Hearn ou Koizumi Yakumo ?

Lafcadio Hearn ou Koizumi Yakumo ?

Blues Detective.

2009 juillet 13
par ecritsurduvent

Il te dit, le vieux, qu’il a vu celui que tu cherches à Houston, mais c’était il y a trente ans déjà, un vrai clodo il se rappelle, c’était l’hiver, il était couvert de guenilles, des lambeaux de manteaux empilés les uns sur les autres. Comme un bonhomme de neige, le vieux ajoute, mais aucun sourire ne plisse ses rides – c’est trop ancien, trop triste. Et ce fantôme, à Houston, avait tellement froid, les lèvres gelées, ou il était tellement saoul, en tout cas il n’a pas tiré une note de la flûte de Pan sortie comme par magie du monceau de vêtements déchirés.

Tu te tais, tu ne dis pas au vieux qu’il se trompe, qu’il confond avec un autre.

Double file de voitures devant la station-service, tu attends ton tour. Le conducteur de la Chevrolet, juste à côté, a pas mal roulé sa bosse dans la région, V.R.P. depuis plus de vingt ans, et, oui, ça lui dit quelque chose le nom que tu viens de prononcer. Il réfléchit, tu avances de quelques mètres. C’est la Chevrolet qui avance maintenant, elle est revenue à ta hauteur. L’homme que tu cherches vit à Memphis, employé municipal, quelque chose comme éboueur. Il joue toujours, fait un bar de temps en temps, seul avec sa guitare. Descend son quart de bourbon comme n’importe qui. On ne croirait jamais qu’il est handicapé (il a perdu une jambe, la droite, ou la gauche peut-être, dans quelles circonstances, la Chevrolet ne sait plus bien.)

Ta file repart, tu n’as pas le temps d’expliquer que lui aussi, le V.R.P., se trompe, qu’il pense lui aussi à un autre. Et quand vous êtes côte-à-côte, à nouveau, tu ne dis rien, tu le remercies, c’est tout.

Les filles dans le bar – fuseau satin luisant ou jean de la journée, l’âge maquillé ou gamines encore – les filles à ta table (tu les as invitées, toutes celles que tu as trouvées, au comptoir ou sur la piste), les filles parlent toutes en même temps, se coupent, gesticulent. Mais elles te disent toutes la même chose, bien sûr, elles en ont entendu parler, tellement dommage, il paraît qu’il était si mignon, irrésistible, un bourreau des coeurs. Et des mains, des mains d’ange, de pianiste – ou de démon, lance l’une, elles hochent toutes la tête. Tu ne sais pas si c’est la musique qui est plus forte dans le bar, ou les bières que tu bois à la suite depuis tout à l’heure, ou le chaos sonore des filles plus dense, mais, à ce moment, tu ne distingues que des bouts de phrases, tu comprends juste qu’il est question de diable, de pacte et de guitare. Ton étourdissement est passé, maintenant elles racontent la vengeance d’un mari trompé, le poison versé dans la bouteille du guitariste, l’agonie atroce, le ventre dévoré par la douleur.

Cette fois encore, tu restes muet, tu ne protestes pas, même si tu sais que la légende que tu viens d’entendre n’est pas celle que tu poursuis.

Et quand tu rentreras vers Chicago, tes bandes et tes pellicules vierges, sans interview ni enregistrement, tu comprendras pourquoi tu ne leur a jamais dit, au vieux, à la Chevrolet, aux filles, qu’eux et toi vous ne parliez pas du même. Parce que, au fond, ça n’a aucune importance, c’est eux qui ont raison finalement. Celui que tu cherchais, ceux auxquels ils pensaient, ce ne sont que des noms différents, des visages différents, pour la même chose.

Rock’n'Roll Circus : Joe Boyd, « White Bicycles ».

2009 juin 25
par ecritsurduvent

31f%2BeiqA%2ByL__SL500_AA240_Scène 1

La petite place d’un village anglais – pavés polis par des siècles de foires, vieux arbres, vert laqué des feuilles. La flèche de l’église, briquettes rouges et dentelles gothiques, à l’arrière-plan. Cottages et jardinets proprets tout autour. Très loin, derrière la pointe ciselée du clocher, un nuage noir, à peine visible : la suie flottante, sans doute, d’une usine, quelque part dans une grande ville cachée derrière un écran de collines. Cette grande ville, peut-être, dont les faubourgs, dix ans, vingt ans après, auront rampé jusque ici, englouti cottages, église et place pavée. Mais, pour le moment, le village, insoucieux, se masse par petits groupes autour d’une estrade : tréteaux et planche incurvée par le poids du Dr. Svengali.

Le Dr. Svengali a sanglé sa corpulence imposante dans un frac lustré aux genoux (les gamins, au premier rang, se demandent en riant, mais craintifs un peu aussi, si l’estomac formidable du personnage ne va pas tout faire éclater, une rafale de boutons, de craquements de tissu. Ils rient, mais ne savent pas trop s’ils souhaitent vraiment ce spectacle – les sous-vêtements du Dr. exhibés soudain.) Un huit-reflets bosselé en équilibre instable sur une tête calamistrée et moustachue en guidon de vélo, avec un nez veiné et grenu comme une fraise au milieu. Le Dr. Svengali parle, parle, parle, les mains virevoltantes, moulinant des cercles dans l’air avec sa canne.

LE DR. SVENGALI- Approchez, approchez, Mesdames, Messieurs, appppprochez, n’hésitez pas, le Joe Boyd Circus ne vous mordra pas, non, Mesdames, Messieurs, il vous caressera les oreilles, vous grattouillera les zygomatiques, titillera le cerveau. Garanti, juré, craché, vous en ressortirez les méninges repues, heureux fripons, rassasiés et béats. Dylan électrique à newport en 65! Le Floyd de Syd Barrett à l’UFO, avec tout le tralala, drogues, sons et lumières! Nick Drake, le dernier romantique, pâle et poète! Encore? Encore! Les sorciers psyché du Move! Les tapisseries folk de l’Incredible String Band! Du rire, des larmes, du mythe : le contrat avec Island sur une nappe en papier, Sleepy John Estes et son breakfast au whisky, Eric Clapton en costume de gorille! Apppprochez, appppprochez, achetez vos places, il n’y en aura pas pour tout le monde, dépêchez-vous, 3£, 5£ ou 10£, dépêchez-vous, ça s’envole, vite, vite…

Scène 2

Même décor, mais les bandes rouges, orange, du crépuscule au-dessus des arbres et, au centre de la place, une grande tente. Manifestement, elle a été reprise, rapiécée, recomposée : un damier de bouts de toiles disparates. Elle frémit (il y a un peu de vent ce soir) et les plis qu’elle fait en retombant sur le sol se soulèvent parfois. Dehors, l’oeil collé à une déchirure, les joues pleines et roses d’excitation, un gamin n’en perd pas une miette. On entend d’étranges chansons, on ne sait pas trop si elles sortent d’un pub ou d’un palais oriental, on entend des dissonances tristes et belles, comme une danse fatiguée, mais aussi des airs connus de toujours.

Scène 3

La place centrale, toujours, mais cette fois dans la nuit. Pointillé de lumières pâles : les lampadaires, les cigarettes des hommes qui sortent du chapiteau. Prenant leur temps, graves et animés à la fois, le pasteur (la tache blanche du col dans la nuit) et le maître d’école (les reflets sur ses lunettes) ferment le cortège des spectateurs. Ils commentent. Dans le brouhaha de la foule, on perçoit des bribes.

LE PASTEUR- Le temps, l’Histoire, la tradition des musiques populaires…

LE MAITRE D’ECOLE- Les Etats-Unis, l’Angleterre : fossé culturel, même les drogues – différentes…

LE PASTEUR- Le folk, les racines comme salut du rock…

LE MAITRE D’ECOLE- Le free jazz impossible, trop révolutionnaire…

LE PASTEUR- Dylan, l’assassin de Pete Seeger et du folk new-yorkais, son fils spirituel aussi…

Les voix décroissent, la rumeur de la foule aussi, fading, silence bientôt. Silence? En fait non, il y a une fenêtre allumée au premier étage d’un cottage, on voit la silhouette d’un petit garçon (celui de la scène 2?), on entend des bruits métalliques qui tentent une mélodie, comme si l’enfant avait tendu une corde de guitare sur une boîte en fer-blanc.

Joe Boyd, White Bicycles, Making Music in the 1960s (Allia, traduction Camille Chambon)

Horoscope : Balances, votre journée du 22 novembre 1963 (Don DeLillo, « Libra »)

2009 juin 9
par ecritsurduvent

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Travail

Libra : l’histoire de Lee Harvey Oswald, la cellule maternelle de l’enfance, puis toute une existence d’isolé, un monde secret excavé dans le monde extérieur, Louisiane, Russie, Dallas, Jack Ruby pour finir. Le prisonnier des rêves marxistes, lectures rouges et horizons utopiques, mais prisonnier littéral, aussi. Détention / détonation : vie de Lee.

Très bon, coco, le scénario pathético-existentiel, on freudise un peu, saupoudrage de monologues maternels, père absent, sexualité indécise – une bonne bio bien juteuse, psycho-racoleuse sous emballage romanesque…

Sauf que.

Sauf que le foyer de Libra, le point de concentration et d’incandescence, ce n’est pas Lee. D’ailleurs, pas de foyer dans Libra, mais une structure proliférante, indéfiniment ramifiée. Le mouvement perpétuel du complot. La croissance autonome, affolée du secret. Le programme initial : des placardisés de la CIA qui ont nagé dans les eaux troubles de la Baie des Cochons, trempent maintenant dans la nostalgie et l’amertume de l’opération ratée, planifient l’électrochoc d’un attentat, voulu raté originellement, sur Kennedy. En même temps, semer un peu partout des amorces et des indices, un faisceau de traces toutes pointant vers la Havane. Objectif : secouer la nation et l’Administration, criminellement insoucieuses de Cuba. Mais voilà, le complot a sa vie propre, n’en fait qu’à sa tête, échappe à ses géniteurs, s’infiltre partout, déplie couches et replis à l’infini, jeux de miroirs et d’échos, on n’en finit jamais, infatigable, tous contaminés, Lee devient Kennedy, Lee est aussi Ruby, c’est toute l’Amérique qui a tiré, à Dallas, finalement (I shouted out Who killed the Kennedys? When after all it was you and me). Ça (mais quoi, ça?) travaille, sans relâche.

Santé

Ich bin ein Berliner disait l’autre, rectification, ich bin ein Lee Harvey Oswald, il aurait dû dire. Car Lee est partout et tout le monde. Kennedy, Jack Ruby, Trotsky – tous les masques. Il n’a pas de lieu propre, plus de limites. Jamais un, toujours deux. Observateur de lui-même, aussi, même au moment ultime : un jeu d’identification avec les téléspectateurs de sa mort et le voilà voyeur et victime, simultanément. There’s someone in my head but it’s not me.

Fracturée, l’unité de Lee, volée en éclat sa subjectivité. S’il est libra -  »balance » donc – ce n’est pas pour rien, c’est un signe double, déjà dissocié. Schizophrénie. Balances, question santé, c’est la très petite forme…

Amour

Amour, oui, et pas n’importe lequel, non : amour divin, oui. Car dans « JFK », le 22 novembre ‘63, à Dallas, le « K » méprise l’orthographe et veut dire « Christ ». La cohue entassée sur le trajet présidentiel, agglutinée dans une adulation vorace, celle de la ferveur sacrificielle ; l’irradiation lumineuse, douloureuse trouve Oswald embusqué, qui entoure la scène, éclat de la carrosserie et soleil ; Jack Ruby, juste après, et ses angoisses :  »Oswald » c’est un nom juif, l’opprobre du peuple déicide va nous retomber dessus, encore une fois…

Libra est aussi un précis de théologie – version sixties US, baignée de pop culture, précis de théologie pour une société du spectacle. Kennedy, Christ oui , mais image aussi et surtout. Icône partout diffusée, un simulacre. Soit, sous le rapport de la substance, un néant, celui que son double, Lee, voudrait effacer – part de vide à gommer pour devenir, peut-être enfin, quelque chose. Un néant qu’adorent les masses, pressées sur le passage du cortège. Icônolatrie, hérésie, la politique comme version laïque du miroitement religieux des faux-semblants?

Sans doute. Mais plus que ça : l’amour du pays pour JFKrucifié est inséparable d’une renaissance spirituelle. DeLillo évoque cet affleurement d’une nouvelle conscience, ce « quelque chose » obscur encore, appelé à germer et se multiplier à l’évocation de Kennedy. C’est l’alpha et l’oméga du mysticisme chrétien, l’impossible alliance des contraires pour dire ce qui échappe au langage et à l’intellect – le rien (de l’image, de la surface brillante) est le tout (de l’esprit qui se réveille), le vide est le plein. Oh, sweet nuthin’…

 Don DeLillo, Libra, traduction Michel Courtois-Fourcy, Actes Sud

730 jours de « rupture » : après 2 ans, l’an pire ?

2009 mai 31
par taikosama
La chevauchée infernale du cavalier sans tête

La chevauchée infernale du cavalier sans tête

Au milieu du tourbillon permanent de nouvelles, savamment orchestré par notre Grand Leader et ses multiples relais médiatiques, la publication par l’institut TNS Sofres, le 4 mai dernier, d’un sondage peu flatteur apparaît comme une tache presque honteuse :  au sein de l’échantillon  »représentatif » de 1000 personnes interrogées, seule une infime partie (28 %) juge  »positive » l’action menée par le président français depuis 2 ans et, au final, près des deux tiers (65 %) se disent « déçus ».

Quoi! Ainsi, notre nouveau champion national, désigné par nos éditorialistes parisiens pour relever « la France qui tombe », selon les termes d’un autre Nicolas (Baverez) et mener les « réformes courageuses » que le pays attend, ne serait peut-être pas aussi populaire auprès de ses sujets qu’un client du Fouquet’s pourrait le supposer…

Si j’étais un Jeune Populaire, féru des spectacles de Bigard, de la musique de Carla et des analyses pénétrantes de Jacques Marseille, je me dirais que le peuple français est, décidément, bien ingrat, incapable de sentir les bienfaits des merveilleuses décisions prises par notre Prométhée des Hauts-de-Seine.  Le chômage qui augmente ? Les entreprises qui ferment ? Bon, tout ça, c’est la crise mondiale. Si même les Américains, suprêmes dirigeants du Monde Libre, n’ont pas pu prévenir ce tsunami économique, que peut faire un « petit » pays comme le nôtre ?

En plus, grâce aux délicieuses réformes de notre président, les chômeurs n’ont plus à se plaindre. Grâce au Pôle Emploi, issu de la fusion des anciennes ANPE et UNEDIC, les tracasseries administratives et les files d’attente sont désormais concentrées dans un lieu unique. Et, surtout, ce service s’empressera de leur trouver rapidement une offre « raisonnable » d’emploi définie grâcieusement par la loi par n° 2008-758 du 1er août 2008 (article L 5411-6-3 du code du travail) : en clair, après un an d’inactivité, un ancien employé qui gagnait 1800 euros par mois aura le bonheur de se voir proposer de travailler au SMIC à une heure de transport de chez lui. On se demande bien pourquoi les ouvriers d’Arcelor Mittal, de Continental ou de Molex angoissent tant à l’idée de voir leur usine fermer…

Heureusement, des âmes bien pensantes ne ménagent pas leurs efforts pour rappeler régulièrement à nos aveugles concitoyens la chance que nous avons de disposer d’un tel dirigeant. Ces voix louangeuses peuvent, bien évidemment, être entendues dès que vous appuyez sur le bouton de la boîte à images qui se trouve dans votre salon, mais elles peuvent parfois se nicher dans des espaces inattendus : sur Liberation.fr (eh oui!), le 30 avril dernier, Alain Duhamel s’est fendu d’un plaidoyer en faveur de la politique internationale du président (jugée « plutôt efficace » en général et « salutaire » au niveau européen) et de son « énergie » sur le plan intérieur – les résultats bénéfiques de ses « réformes » étant, bien évidemment, plombés par les « circonstances économiques » .

Pas vraiment convaincus ? Moi non plus! Il faut dire qu’au même moment où je voyais nos chers médias célèbrer dans une discrétion de bon aloi l’an II de la Rupture, plusieurs « petites » nouvelles sont venues me rappeler la réalité du monde dans lequel nous vivons :

- le 28 avril dernier, le médiateur de l’énergie a présenté son rapport d’activité 2008, dans lequel on peut voir une explosion (+170 % en tendance annuelle) des plaintes de consommateurs face aux « opérateurs » d’un marché déréglementé le 1er juillet 2007 :

- le 6 mai, l’INSEE a publié son rapport 2009 sur les revenus et le patrimoine des ménages. On y apprend, incidemment, que la France comptait en 2006 (avant la crise) 7,8 millions de pauvres, soit une augmentation de quelque 800 000 personnes par rapport à 2002 ;

- le 7 mai, Le Monde.fr révèle la triste histoire d’une Française poursuivie pénalement pour « aide au séjour irrégulier » de son futur mari, un Marocain sans papiers, témoignant de l’existence d’un véritable « délit de solidarité », n’en déplaise à notre ministre « de l’immigration et de l’identité nationale » ;

Expulsions massives d’étrangers sans papiers, mise en place de franchises médicales, fermetures en cascade de tribunaux de province, mise au pas du corps enseignant (notamment dans les universités), grignotage du statut des fonctionnaires, pénalisation à outrance des petits délits – sans compter les tentatives avortées d’instauration de tests ADN pour les étrangers sollicitant un regroupement famililal et de mise en place d’une « rétention de sûreté » pour les criminels en fin de peine…etc.

La Rupture est bien là, froide et sans pitié pour les faibles, et l’on sent bien, pour reprendre des propos présidentiels désormais célèbres, qu’il n’est nullement question de « se cacher » ou de « s’excuser ». 730 jours… Après ces deux années de chevauchée infernale, c’est bien l’an pire qui nous attend!

Oublier Huế…

2009 mai 27
par currrzio

Et afin de reprendre pied dans cette occidentale réalité, d’atténuer les effets d’un tenace jetlag spatio-temporel qui pourrait bien s’avérer avant tout socio-culturel, en un mot pour tenter de résoudre cette mini crise existentielle, il semble que la raison nous commande insidieusement de chasser de notre esprit les images et sensations littéralement extra-ordinaires dont le pays d’adoption nous a gavées.

Oublier Huế.

Telle serait l’impérieuse injonction parisienne en ce mois de mai.

Ne plus être la victime consentante des effets à long terme de ce syndrome stendhalien tropical.

Trop de beauté donnée à voir, d’un bloc, partout et sous toutes ses formes – léguée telle quelle par la nature ou façonnée par l’homme : la parfaite symbiose nature/culture – peut provoquer de durables pertes de repères chez les sujets par trop sensibles qui s’égarent volontairement aux alentours du 17 ème parallèle. Qu’ils étaient doux pourtant, ces éblouissements provoqués par la splendeur totale de la capitale impériale, berceau de la dynastie Nguyễn.

Oublier les pagodes aux tours vertigineuses juchées sur les collines surplombant le fleuve nourricier, oublier les berges verdoyantes de la Rivière des Parfums où paissent, à fleur d’eau, les buffles. Enfouir le souvenir du mélancolique Temple de la Littérature où, entre quelques herbes folles, reposent sur leurs tortues de marbre les stèles des grands mandarins de la cour ; désapprendre la grandeur intemporelle du mausolée de Tu Duc sous le crachin de février, ses stèles ouvragées, ses escaliers de pierre ornés de dragons à la gueule moussue ; la majesté du site où Gia Long voulut reposer, les dizaines de monts boisés qui le ceinturent, oublier ses lacs couverts de lotus, sous la canicule de mai. Omettre aussi les vestiges aristocratiques de la cité interdite, oublier qu’elle a été quasi-intégralement arasée par la guerre ; oublier le pourpre de Huế,  couleur de la mentonnière de soie tenant le chapeau conique qui, entre ses couches de feuilles de latanier, dissimule des poèmes  qu’on peut lire par transparence.

Oublier aussi le proverbe national selon lequel les plus belles femmes du pays sont celles de Huế, oublier l’allure irréellement gracile des collégiennes en ao dài blancs ; oublier le phrasé lent, doux presque mélodieux de la langue chantée à Huế…

Cette ville à la poésie immanente possède des vertus magiques, auxquelles la raison commande sans doute de ne pas succomber mais auxquelles le coeur, lui, ne résiste pas.

A Huế, de battre mon coeur s’est arrêté. Que c’était bon.